Le bon leader politique serait donc un séducteur des « amateurs de politique », personnalisant par sa seule image une pensée, qui n’aurait presque plus besoin d’être précisée.
Ce qui amène à préciser ce qu’on appelle « personnalisation ». En l’état des choses, le « peopopilisé » doit être comme tout le monde, ayant femme et enfant, des histoires cœur, des petites faiblesses… mais… mais… mais quelque chose qui le distingue, une qualité mal définissable mais transparaissant dans son comportement. Un personnage de romans, en quelque sorte ; on l’a vu avec le succès de l’écrivain€ qui a inauguré la mise en scène de Sarkozy : elle a écrit un caractère à la La Bruyère. Il s’agit d’entrer dans l’imaginaire des citoyens plus que dans leurs raisonnements.Cet été aurait été une mauvaise année pour le people, disent les médias avec souvent quelques regrets. Les séminaires d’été des partis compensent le manque.Et on voit le souci des médias d’y distinguer d’abord des figures montantes ou des réapparitions de quelques unes et de quelques autres : les paris sont ouverts sur les chances de chacune et de chacun, si fortement qu’on en arrive à passer au second plan ce qu’ils proposent.
Cet été, un nouveau chemin s’est ouvert à la peopilisation :on cherche la « silhouette » du successeur du président. C’est l’occasion de rester vigilants sur le risque qu’elle crée et développe. En politique, elle a son double : la personnalisation. L’opinion citoyenne est appelée à se faire sur l’impression que donnent une succession de quelques effets de manches ou de paroles. Ce risque est permanent parce que le besoin de personnages exceptionnels fait partie du fond de la sensibilité politique française ; le suffrage universel a besoin pour s’exprimer d’une personnalité ou de combats entre personnalités. Et ça vient de loin. L’Histoire de France est d’abord racontée dans l’évocation de personnages », de figures. Le contexte social dans lequel ils apparaissent ne vient qu’après leurs évocations, quand il vient ; il est souvent réduit à des dates. L’histoire est racontée comme une succession de temps difficiles, de menaces sur la nation qui fut sauvée et construite par ces figures où intelligence et courage s’associaient pour faire « l’esprit français », victoire sur la lourdeur naturelle de l’histoire. Il est vrai qu’en périodes difficiles la nécessité d’agir l’emporte sur l’analyse et que la personnalisation facilite l’adhésion. Les figures de De Gaulle et de Pétain simplifiaient les choix dans les premières années 40. Mais la vie politique est aussi « un long fleuve plus tranquille » et là, la personnalisation est une dangereuse illusion.
Ce besoin de personnage a été réanimé, sans peine, avec De Gaulle et la guerre d’Algérie dont il fallait « sortir ». L’histoire du général a fait facilement son « personnage » :il a sauvé l’unité de la nation, menacée bien au-delà de l’affaire algérienne, par une république laissée à la merci de quelques « petits personnages » politiques. Faire croire en la nécessité d’un sauveur amène toujours à offrir à l’opinion des boucs émissaires, mettant en valeur le « bon objet à honorer ». Le procès de Riom, sous l’Etat français à été, sur ce point un excellent apprentissage :Léon Blum, devenu la maître d’œuvre du fatal été 36, y était offert en pâture à une opinion glissant difficilement vers l’antisémitisme et le faschime. Après De Gaulle, Pompidou a offert aune autre mise en scène : c’était l’homme sorti du vieux peuple des campagnes de France, promu par l’école de la nation républicaine (plus nationale que républicaine du reste), facilement immergé, avec son épouse, dans une milieu parisien confondu avec une intelligentzia moderne : une France à lui tout seul ! C’est sa « bonhommie » et sa sagesse qui aurait sauvé la nation de la menace de désagrégation qu’était Mai 68. C’est cette figure d’intelligentzia moderne qui a permis l’installation de la politique qui a ouvert les bras à au néocapitalisme.
Le ou la « peopilisé » remplace, dans l’opinion, à lui seul, les Institutions politiques. Ce qui a été très net avec la ministre de la Justice : son soi-disant courage de fille de l’immigration, confondue avec une obstination assez imbécile, célébrée tant en haut lieu que dans les médias populaires, a fait oublier qu’il s’agissait de l’Institution essentielle pour une démocratie qu’est un système judiciaire. Le mouvement avait été lancé avec Sarkozy au ministère de l’intérieur : son agitation « courageuse » et amusante avait fait oublié que l’ordre démocratique et républicain repose sur des instituions de police et de justice, liées sans se confondre.
L’image construite par les personnalisations l’emporte sur ce qu’est la fonction des leaders et la place des grandes Institutions dans la démocratie. Leur fonction est de mener et d’animer une politique en proposant des mesures qui, en tenant compte d’un état donné de la société, sont au service d’une vision de ce qu’est une société et notamment des valeurs qui y affirment un bien commun. La place des grandes Institutions est de prolonger dans la durée ce qu’a choisi un suffrage limité dans le temps.
